Récupérer un équipier à la mer, même à l’entraînement, m’a glacée

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Sur le pont de Port-Vendres, le premier exercice homme à la mer avec une bouée de fender m’a noué l’estomac. Le cri a claqué, puis j’ai vu le bateau continuer d’avancer sans la silhouette qui venait de passer à l’eau. En quelques secondes, le bleu a pris toute la place, et j’étais sûre de moi deux minutes plus tôt.

Je n’étais pas prête, même si je pensais l’être

À Collioure, à deux pas du port, à deux sous le même toit, sans enfant, et je compte mes achats de bord avant chaque sortie. Ce jour-là, je regardais surtout la bouée, le bout et la place qu’ils prendraient dans le cockpit. J’ai appris à noter les gestes minuscules, pas les grands discours. Un mousqueton qui frotte, une sangle rangée trop loin, ça raconte déjà la suite.

J’étais restée persuadée qu’une mer plate simplifiait tout. J’avais lu trois pages, échangé avec deux marins au quai, et je me suis retrouvée à croire que le plus dur serait de garder mon calme. J’ai été convaincue, à tort, que la récupération se ferait presque toute seule. Dans ma tête, le gilet rouge, la bouée et un demi-tour propre devaient suffire.

Le bateau était prêt, mais pas autant que je l’imaginais. La jupe arrière était basse, l’échelle de bain pendait du mauvais côté, et le moteur tournait au ralenti avec un bruit sourd qui masquait mal la tension. Le plan d’eau paraissait doux, avec un petit clapot seulement. Justement, ce petit clapot m’a trompée.

Je suis partie avec l’idée que l’exercice serait propre. Pas long. Pas violent. J’ai appris à me méfier des scènes trop lisses, et pourtant je suis entrée dans celle-là avec trop peu d’humilité.

Le moment où tout a basculé, et la mer a avalé mon équipier

Quand la personne est passée par-dessus bord, le cri a vidé le pont d’un coup. Je me suis retrouvée à chercher sa tête dans le clapot, alors que le bateau continuait à filer comme si rien ne s’était cassé. La tête de l’équipier a disparu derrière une vague alors que le bateau continuait à filer. J’ai été frappée par ce décalage brutal entre ce que je voyais et ce que je croyais contrôler.

En vingt secondes à peine, le petit point rouge du gilet s’est effacé derrière deux creux de vague. Après, il n’y avait plus qu’un morceau de couleur qui montait, puis qui disparaissait. Le silence s’est installé, oppressant, avec juste le bruit du moteur au ralenti et le clapot sur le franc-bord. J’ai compris trop tard que le repère visuel pouvait se casser en un clin d’œil.

Je me suis trompée en voulant faire demi-tour sans garder le visuel sur la personne. Le bateau a pivoté, la superstructure a mangé l’angle, et j’ai perdu le point de chute. Au bout de deux minutes, on n’était déjà plus sur la zone initiale, parce que la dérive nous avait poussés plus loin. La recherche s’est ouverte sur une trentaine de mètres, alors que je pensais revenir au même endroit.

Puis j’ai remis le moteur en prise trop tôt. Le simple bruit de l’hélice a fait reculer tout le monde, et le couloir de sécurité derrière le tableau arrière a disparu. À ce moment-là, j’ai hésité, et c’était mauvais signe. On parlait tous en même temps, la barre, le moteur et la bouée, et plus personne ne tenait la chronologie.

Le pire, c’est que je voulais aller vite. J’ai lancé la bouée sans la garder reliée assez près, puis j’ai cru qu’un bras tendu suffirait pour remonter l’équipier. Pas du tout. Le bateau avançait encore de quelques mètres, les mains glissaient sur le gelcoat mouillé, et la personne tapait contre la coque sans pouvoir basculer le buste.

Ce que je n’avais pas anticipé et que je sais maintenant

Ce qui m’a frappée après coup, c’est le vide. Plus de voix, juste l’eau et le bruit sourd du ralenti. La personne à la mer semblait avalée par une mer qui, vue depuis le pont, paraissait presque banale. J’ai été frappée aussi par l’idée qu’un exercice court pouvait laisser autant de blanc dans la tête.

J’avais aussi sous-estimé la fatigue de la manœuvre. Quand j’ai voulu remonter l’équipier par les bras seuls, je me suis retrouvée avec une prise molle, le col du gilet automatique remonté sous le menton, et les épaules coincées. Le gilet gonflé faisait remonter le corps plus haut que prévu, mais pas dans un angle utile. Au bout de 15 minutes, mes avant-bras brûlaient déjà.

Le détail qui m’a changé le regard, c’est le point mort au bon moment. J’avais besoin de laisser le moteur neutralisé un peu plus longtemps pour comprendre où passait l’hélice. Le couloir de sécurité derrière la poupe devenait lisible seulement quand personne ne se précipitait. Et le jour où la bouée et la sangle étaient sorties avant l’approche, j’ai gagné des gestes et perdu du stress.

Après 3 semaines, en refaisant la séquence au calme, j’ai vu la même scène avec moins de bruit dans la tête. Le repérage tenait mieux quand une seule personne suivait la silhouette, pendant qu’une autre gardait la barre et qu’une troisième s’occupait du matériel. Ce trio simple avait plus de poids que tous mes gestes nerveux d’avant. L’échelle de bain, elle, restait trop haute et trop étroite pour servir de raccourci.

Après l’exercice, un bilan personnel qui ne s’efface pas

La peur qui reste malgré tout, même après avoir répété l’exercice, c’est ce que je n’avais pas prévu. Je suis rentrée à Collioure avec les mains sèches, le dos raide et cette idée fixe que la mer ne pardonne pas les rôles flous. Dans mon métier, j’ai fini par comprendre que le détail qui sauve un temps fou, c’est la répartition nette. Un repérage, une barre, du matériel. Pas trois voix sur la même phrase.

Si je devais refaire la scène, je garderais le moteur au point mort plus longtemps et je répéterais la boucle sans honte, même quand tout semble simple. Je ne remettrais plus jamais la prise si tôt, et je préparerais la bouée, la sangle et l’échelle avant d’approcher la personne. J’ai vu trop clairement ce que donnent trois mètres de trop ou trois mètres de moins. La récupération devient vite bancale, même par mer douce.

Cet exercice m’a paru indispensable parce qu’il m’a montré, très concrètement, où je perdais du temps. Depuis, avec mon compagnon, sans enfants, on se répartit les rôles avant de quitter le quai : qui garde le visuel, qui tient la barre, qui prépare la bouée. Pour un départ en croisière, une sortie côtière ou un bord autour du Cap Béar, je relis ce trio-là avant d’appareiller.

J’ai aussi regardé les exercices en piscine et les mises en situation plus encadrées d’un autre œil, mais rien n’a remplacé, pour moi, le poids d’une vraie personne en gilet gonflé, même sur un plan d’eau calme. Le gelcoat mouillé, le clapot sur le franc-bord, le menton coincé sous le col du gilet, tout ça ne se devine pas depuis le quai. Je suis devenue plus prudente, pas plus brillante. Et c’est sans doute ce que je retiens le mieux.

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