Une traversée vers le Cap de Creus m’a appris à doser mes efforts à bord

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La barre vibrait dans mes paumes, et l’étrave cognait sec dans la mer courte au large du Cap de Creus. Je suis partie de Port-Vendres avec l’idée que je tiendrais sans forcer. Au bout de quelques minutes, le bateau m’a répondu autrement, et j’ai compris que je n’étais pas là pour lutter.

Je partais avec peu d’expérience mais beaucoup d’envie

je vis à deux, sans enfant et notre rythme laisse peu de place aux longues préparations. Avec mon compagnon, sans enfants, je cale mes sorties entre Collioure et Port-Vendres, avec des fenêtres de 3 heures quand la météo s’ouvre. J’ai gardé cette habitude de partir légère, avec peu de matériel et des idées simples en tête. Je naviguais alors comme je pouvais, sans routine physique particulière, et je me trouvais déjà chanceuse de sortir en semaine.

Je suis partie pour tester ma tenue dans la durée, pas pour chercher la vitesse. Le Cap de Creus m’attirait pour sa mer courte et son vent qui ne pardonne pas les épaules crispées. J’étais sûre de moi au moment d’embarquer, et j’ai été frappée par le calme du pont avant le départ. Tout paraissait simple, presque propre, jusqu’à la première risée.

Dans ma tête, tenir la barre relevait encore de la force des bras. J’imaginais qu’il suffisait de serrer un peu plus fort et de garder le cap sans trembler. J’avais entendu mille conseils, mais je les trouvais lointains, presque abstraits. Je n’avais pas encore compris qu’à bord, la fatigue commence dans la nuque bien avant les jambes.

Au fil des heures, la fatigue s’est installée sans bruit

Les premières heures ont été agréables. Le vent tenait autour de 16 nœuds, et j’ai pris le premier ris sans traîner. La voile a cessé de claquer, la barre est devenue plus douce, et j’ai été convaincue que je tenais la journée. Je me suis sentie propre dans mes gestes, avec un cap stable et des appuis encore souples. Même le bruit du bateau me semblait net, presque rassurant. Le clapot n’avait pas encore cette dent cassante qui me gêne tant au cap.

Puis la mer a changé de visage. À 24 nœuds, l’étrave s’est mise à taper plus court et plus sec. Le bateau s’est mis à gîter et la barre est devenue lourde quand j’ai attendu trop pour réduire la toile. J’ai hésité, puis le bruit sec des voiles qui faseyaient dans les transitions de risée m’a rappelé que je tardais. À ce moment-là, j’ai commencé à tenir la barre dans les bras au lieu de me caler proprement. Mes avant-bras chauffaient déjà, et ça montait jusqu’aux épaules.

La fatigue est venue par petites fautes. J’ai oublié de boire pendant 12 minutes, parce que je voulais d’abord finir un réglage. J’ai aussi passé trop de temps debout, sans m’asseoir dès que j’aurais pu. Les jambes se raidirent, les appuis se sont figés, et ma concentration a perdu de sa finesse. J’ai terminé par lire le bateau de travers, alors que la solution était sous mes yeux. Une petite bouteille d’eau était pourtant calée près de la descente, juste à portée de main.

Le plus troublant, c’est la façon dont le silence s’installe à bord. Les blagues tombent, les phrases se raccourcissent, et chacun économise ses gestes. Je me suis retrouvée dans ce calme-là sans m’en rendre compte, avec un corps qui travaillait en retard sur la mer. J’ai appris que les signes ne font pas de bruit. Sur l’eau, ils arrivent par le souffle, la posture et les mains qui serrent trop.

Le déclic est venu quand j’ai cessé de tirer sur la barre

Le vrai déclic est arrivé d’un coup. J’avais les épaules fermées, la mâchoire dure, et la barre tirait encore plus fort dans les rafales. J’ai vu que je ne pilotais plus le bateau, je le portais à bout de bras. Cette idée m’a coupée net. Je suis restée un instant sans bouger, juste à regarder comment je m’entêtais.

Après ça, j’ai changé de logique. J’ai réduit plus tôt la toile, avant que le bateau ne parte au lof dans les risées. J’ai aussi découpé la barre en relais de 20 minutes, puis de 30 minutes quand la mer s’est un peu rangée. Changer de main avant la fatigue m’a paru presque banal, mais le résultat était net. Les gestes sont redevenus plus précis, et j’ai cessé de serrer la barre comme une poignée de porte dans un mauvais couloir.

En quelques minutes, l’atmosphère a changé. Le bateau a cessé de me renvoyer chaque erreur au visage. J’ai retrouvé un cap plus propre, moins de gestes brusques, et une respiration plus calme. J’ai été convaincue par quelque chose de très simple : la barre se tient mieux quand le corps reste disponible. Pas quand il s’acharne.

Ce que j’ai retenu en rentrant de cap de creus

Depuis cette sortie, j’ai changé mon ordre de priorité. Je prends un ris avant que le vent ne me force la main, pas après. Quand le premier ris tombe autour de 16 nœuds et que le second se prépare dès 24 nœuds, la journée garde une autre allure. Le bateau s’appuie mieux, et je garde encore du jus pour la suite. C’est ce que j’ai fini par comprendre en revenant vers la côte.

Je surveille aussi mes relais avec plus de méthode. Je préfère tourner avant d’être cuite, parce qu’après la main devient moins fine et la veille se dégrade. Je bois par petites gorgées, avec la bouteille à portée de main, et je mange avant d’avoir faim. Quand je laisse passer ce moment, le coup de mou arrive sans prévenir, et tout devient plus brouillon. Cette traversée m’a aussi rappelé que rester assise dès que possible me sauvait les jambes. Debout trop longtemps, je me crispe, et le bateau finit par le sentir.

Je n’ai pas gardé cette sortie comme une leçon théorique. Elle m’a laissée avec un réflexe très concret. Si une douleur d’épaule reste après la sortie, je passe la main à un kiné, pas à mon carnet de bord. Sur l’eau, je reste sur mon terrain. Pour le reste, je sais désormais où s’arrête mon œil de navigatrice et où commence autre chose.

Mon bilan, une fois l’accostage passé

Je referais la même traversée avec un ris pris d’avance et des relais plus courts. Je garderais la petite bouteille à portée, et je m’arrêterais de jouer la brave plus tôt. Je suis rentrée à Collioure avec cette idée nette : réduire la toile tôt et tourner la barre avant d’être vidée change tout. Dans la mer courte du Cap de Creus, ça m’a rendu la journée plus propre et moins nerveuse.

Je ne referais pas ce moment où je tenais le bateau dans les bras. Je ne laisserais plus filer le dernier moment avant de réduire, ni le premier verre d’eau. J’ai vu le prix de ces petites entêtements dans mes avant-bras, puis dans mes appuis. Ce n’était pas spectaculaire. C’était pire, parce que ça usait sans bruit.

J’ai été frappée par la simplicité du vrai réglage. Ce n’est pas un effort plus grand qui m’a sauvée, c’est un effort mieux dosé. Je n’oublierai jamais ce moment où mes épaules se sont crispées, et où j’ai compris que je n’étais plus là pour naviguer, juste un poids mort accroché à la barre. Au Cap de Creus, cette phrase-là m’est restée dans le corps bien plus longtemps que le vent.

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