Partir sans plan B de mouillage m’a laissée écouter la chaîne frapper le davier, au Cap de Creus, alors que la lumière tombait déjà. J’avais perdu 1 heure avant de lever l’ancre et j’étais sûre de moi au départ. Je suis partie de Collioure avec mon compagnon, sans enfants, pour une courte croisière, convaincue par un ciel trop lisse à 15h40. Le soir avançait vite, la cala se remplissait à vue d’œil, et je n’avais gardé qu’un seul nom en tête.
Je suis partie sans plan B et j’ai payé le prix fort
Je suis partie avec mon compagnon, sans enfants, pour une courte croisière depuis Collioure. À bord, mon compagnon et moi, sans autres bouches à nourrir, nous avions plié les bouts de rechange et laissé le café refroidir. J’étais restée fixée sur la cala la plus connue du Cap de Creus, parce que la carte du matin paraissait rassurante. J’ai cru que cette lecture du jour suffirait pour la soirée.
J’ai appris que je peux me tromper quand je confonds calme du départ et calme du soir. Je n’avais noté ni Port de la Selva ni Marina de Roses, et aucun repli n’était griffonné sur ma carte. J’ai noirci assez de marges pour savoir que ce trou-là se paie. Je me suis retrouvée à regarder des calas déjà prises, puis un port encore trop loin pour me rassurer.
À l’entrée, le relief a fermé l’anse plus vite que prévu. Le vent annoncé modéré est devenu plus vicieux, avec des rafales rabattues dans le cockpit. Les rafales montaient à 22 nœuds sur les pointes. Le bateau s’est mis en travers du clapot, et la chaîne a tapé sec dans le davier. J’ai fait un premier tour, puis un second, avec 8 mètres d’eau et cette impression désagréable que personne ne me réservait une place.
Le sondeur affichait des fonds mélangés, posidonie et sable mince sur roche. L’ancre labourait, puis le bateau reculait par à-coups, comme s’il hésitait à s’avouer vaincu. J’ai laissé le moteur tourner plus longtemps que prévu, juste pour garder la possibilité de partir, et l’odeur chaude est remontée dans le cockpit. J’ai été frappée par ce petit bruit métallique, répétitif, qui dit déjà que la nuit ne sera pas là.
Le jour où j’ai compris que j’avais sous-estimé le Cap de Creus
Quand je suis entrée dans la cala, j’ai vu les places déjà prises. J’étais restée persuadée qu’une fin d’après-midi calme suffirait, alors que les rafales glissaient déjà sur les pointes. Je me suis retrouvée à faire des cercles, le regard collé au sondeur, puis aux bateaux voisins. Le doute est venu d’un coup, pas en douceur.
Le moment de bascule est arrivé quand le bateau a dérapé sur le sondeur et que la chaîne s’est tendue bizarrement. Ce bruit sec, ce cliquetis dans le davier, c’est un signal que je n’oublierai jamais. J’ai compris à cet instant que l’ancre ne mordait pas, elle labourait. Sur un fond de posidonie mêlé de sable mince sur roche, la prise restait trop fragile pour une nuit tranquille.
J’ai perdu 1 heure à tourner dans la zone, avec le moteur qui chauffait pour rien. À chaque passe, je pensais que la place allait se libérer, puis rien ne bougeait. J’ai déjà écrit sur des départs propres, et celui-là ne ressemblait à rien de propre. Le jour baissait, le relief rendait les rafales plus sèches, et je voyais déjà la route vers le port s’allonger dans ma tête.
Le pire, c’est que la marge de chaîne paraissait correcte sur le papier. Dans les faits, elle devenait courte dès que le bateau chassait un peu. J’ai fini par lâcher l’affaire et lever l’ancre trop tard, avec 19 litres de gasoil partis dans le bruit du petit moteur. Je suis rentrée au port de la Selva avec cette sensation sèche de m’être obstinée pour rien.
Depuis ce jour, j’arrive toujours avant 16h avec trois plans b notés
Depuis, j’ai changé ma façon de préparer ces soirs-là. Je suis partie avec une règle simple : arriver avant 16h pour garder le temps de choisir sans presser la manœuvre. J’ai noté 3 solutions de repli, une cala, un port, puis une zone plus ouverte si tout est plein. Je gribouille ça avant de quitter Collioure, avec le même réflexe que pour vérifier une drisse qui coince.
Je note la profondeur, l’exposition au vent et la place où le fond me paraît le plus franc. Je garde aussi un regard sur le secteur de Port-Vendres, parce qu’un repli proche change tout quand le ciel tourne. Ce paquet de notes me retire le vieux réflexe d’attendre devant une anse bouchée. Le Cap de Creus supporte mal les hésitations du soir, et j’ai fini par le comprendre à mes dépens.
Le gain se voit à bord tout de suite. Je tourne moins, je garde le moteur prêt sans le laisser chauffer pour rien, et je renonce plus vite quand le fond ne me plaît pas. Je me suis sentie plus légère la fois où j’ai accepté de partir alors que la cala semblait encore possible. J’ai été convaincue de ce virage après deux soirées trop longues, pas après une théorie.
L’odeur chaude du moteur qui remonte dans le cockpit quand on le laisse tourner trop longtemps, c’est un signal que je prends désormais très au sérieux. Cette phrase me revient à chaque approche serrée. Quand la chaîne reste tendue et que j’ai déjà mes 3 repli, je sais que je ne suis pas venue jouer au hasard. Si le bateau se met en travers d’un clapot court, je préfère l’admettre vite plutôt que de m’entêter pour rien.
Ce que j’aurais aimé pouvoir dire à mon moi d’avant
J’aurais aimé vérifier la saturation probable des calas avant de quitter la rade. J’aurais aussi dû regarder la tenue des fonds, pas seulement la météo locale du matin. Le soir du Cap de Creus m’a rappelé que la bascule arrive vite, même quand le ciel paraît propre. Pour une lecture fine du secteur, j’ai fini par demander un coup de main au port de la Selva, et j’aurais dû le faire avant.
La liste des signaux était pourtant là, dès le premier tour. Le bruit de la chaîne dans le davier, le bateau qui recule par à-coups, les rafales qui rentrent plus fort que prévu, puis les minutes qui s’écrasent pendant qu’on tourne. Quand le sondeur montre 8 mètres mais que l’ancre laboure, je n’ai plus envie d’insister. J’ai appris ça à mes dépens, et le bateau ne m’a rien pardonné ce soir-là.
- partir sans seconde anse repérée et faire plusieurs passes sur le même secteur
- croire qu’une météo calme du matin suffisait pour la soirée
- insister quand l’ancre labourait et que le bateau reculait par à-coups
Le coût réel, ce n’était pas seulement 1 heure perdue. J’ai brûlé 19 litres de gasoil, j’ai usé mes nerfs pour rien, et j’ai gâché ce moment qu’on voulait simple. Je me suis sentie bête, surtout parce que notre couple est resté tendu pour une histoire de fond trop mal choisi. J’ai vu ce que valait un départ sans plan B, et ce n’était pas grand-chose.
Je ne sais pas si ce récit vaut pour tout le monde, parce que chaque anse réagit à sa manière. Pour quelqu’un qui accepte de renoncer vite et de garder 3 replis notés, le Cap de Creus devient moins brutal. Pour moi, il est resté lié à Port de la Selva, à cette heure bêtement perdue et à l’idée que j’aurais dû écouter le premier doute. J’aurais aimé le savoir avant de m’obstiner dans le noir.



