Ma première nuit au mouillage à Port-Vendres m’a réconciliée avec le silence

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Le petit clac métallique de la chaîne m’a réveillée à 2 h 17, juste quand le quai de Port-Vendres s’est effacé derrière le clapot. Je suis partie de Collioure un peu avant 18 heures, avec mon compagnon, sans enfants, et une boule dans le ventre que je faisais semblant d’ignorer. Quand le bateau a fini de se mettre en ligne sur son mouillage, le bruit du port a disparu d’un coup. J’ai été convaincue, pendant une seconde, que l’ancre avait lâché.

J’étais loin d’imaginer à quel point cette nuit allait me chambouler

Je navigue pour le plaisir, et mes réflexes viennent de mes sorties entre Collioure, le Cap Béar et le Cap de Creus. J’ai appris à regarder les petits signes, pas les grands discours. Cette nuit-là, j’étais avec mon compagnon, sans enfants, et je comptais seulement sur un mouillage propre. Je me suis retrouvée à guetter la coque comme si elle pouvait me répondre.

J’ai choisi Port-Vendres pour une raison très simple. J’avais entendu des habitués parler d’un silence vivant, pas d’un noir complet. À force d’échanger sur le ponton, j’avais retenu deux idées. Le calme venait du plan d’eau, et le bruit venait surtout de ce qu’on installait mal. J’avais aussi imaginé une nuit presque immobile, ce qui était déjà une erreur. En arrivant, j’ai vu 18 mètres d’eau sous la quille et j’ai filé 32 mètres de chaîne. Ça m’a paru énorme, puis j’ai hésité en regardant l’axe du bateau.

Le bateau a fini de prendre son axe près du Cap Béar, et le port s’est noyé derrière moi. Je me suis retrouvée seule avec le davier et le bout des doigts posés sur le banc du cockpit. Le fond tenait, mais je n’avais pas encore confiance. Je voyais la chaîne travailler par petites secousses, et j’attendais le faux mouvement.

La nuit où chaque bruit me semblait un signal d’alerte

Les deux premières heures m’ont tenue éveillée plus que de raison. Le claquement de la chaîne dans le davier me sautait aux oreilles à chaque embardée. Entre deux salves, j’entendais le chuintement bas de l’eau sur la coque et un mousqueton qui cognait dans le cockpit. Une drisse battait une fois, puis plus rien. Le bateau était calme, mais mon cerveau transformait chaque bruit en alerte.

J’ai compris très vite que la chaîne filée changeait tout. Avec 32 mètres sur 18 mètres d’eau, le bateau n’avait pas la même liberté qu’avec une longueur riquiqui. Quand je laissais trop peu de chaîne, il tirait court sur l’ancre et je sentais la tension monter d’un cran. Le vrai signal n’était pas le bruit, c’était la répétition sèche du claquement métallique. Au changement de vent, la chaîne tapait dans le davier par salves, puis se taisait. Là, je savais que j’étais dans le simple travail du mouillage. Quand le bateau commençait à faire une embardée large, je me levais, et je regardais le cap avant de croire à la dérive.

Le pire n’a pas été le bruit, mais le roulis de travers. J’avais choisi un coin où la houle résiduelle rentrait encore par petites nappes. Le bateau prenait un balancement sec, puis se mettait en travers, et mon ventre suivait le mouvement plus tard. J’avais l’impression de dormir sur une planche qui hésitait. Une fois, un bruit de pierre et d’eau m’a réveillée net. Il passait derrière le silence du bord, puis s’effaçait. Ce n’était pas fort, juste assez pour casser le sommeil.

Au bout de trois réveils, j’ai arrêté de regarder l’heure à chaque fois. Après douze minutes debout dans le cockpit, je me sentais plus fatiguée que tendue, et ça m’a agacée. J’ai même pensé remonter au port, par facilité. Puis je suis restée, un peu par orgueil, un peu parce que le bateau n’avait pas l’air d’avoir besoin de moi.

Le moment où j’ai compris que ce silence n’était pas vide, mais habité

Le basculement est venu au milieu de la nuit, quand j’ai posé un pied hors du cockpit. J’ai gardé la main sur le banc, puis j’ai levé la tête. Il n’y avait presque plus rien, sinon l’eau, la chaîne et un clapot léger. J’ai entendu la respiration régulière du bateau sur son ancre, et mon cœur a lâché prise. Je suis restée debout une minute sans chercher à vérifier quoi que ce soit.

J’ai été frappée par le contraste avec le port. Au mouillage, le silence n’était pas vide. Il avait des couches, des frottements, des pauses, et même la pierre et l’eau au loin. Ce que je prenais pour du bruit m’a soudain paru tenir la nuit. Je me suis surprise à écouter sans appréhension. Le bateau parlait bas, mais il parlait juste.

Ce que je sais maintenant et que j’ignorais au départ

La nuit suivante, j’ai corrigé trois choses sans me raconter d’histoire. J’ai rallongé la chaîne, j’ai choisi un plan d’eau plus abrité, et je suis arrivée plus tôt, avant la baisse de lumière. Je n’avais pas envie de rejouer la scène de la veille. Le bateau a posé plus plat, et les à-coups ont presque disparu. Je l’ai senti dès la première heure, quand la chaîne a cessé de claquer par salves.

J’ai aussi compris un piège bête. Quand on arrive trop tard, on mouille sans vraie lecture du plan d’eau, et on passe la première heure à surveiller au lieu de respirer. Moi, je l’avais fait par impatience. Résultat, j’étais restée accrochée au bruit au lieu d’attendre que le bateau se calme. Ce n’est pas spectaculaire à raconter, mais sur le moment, ça m’a bien gâchée la nuit.

J’ai appris à noter ce qui change vraiment, pas ce qui fait peur. Là, la différence venait de l’orientation, pas de ma volonté de contrôler la nuit. J’ai gardé le réflexe de regarder l’angle avant le bruit. Quand le vent tournait, je le sentais tout de suite dans l’axe de la chaîne. Quand il tombait, le bateau reprenait sa respiration.

Je ne sais pas si cette manière de vivre la nuit convient à tout le monde. à deux sous le même toit, sans enfant sans autres bouches à nourrir, alors je peux encore tenter une veille nerveuse avant de dormir plus tard. Pour quelqu’un qui supporte mal l’angoisse ou qui ne récupère pas, je préfère une nuit au port ou une bouée bien préparée. Et si le sommeil part en vrille plusieurs nuits de suite, je laisse la mer de côté et je fais une vraie pause.

Au final, cette nuit m’a appris plus que je ne pensais sur le silence et moi-même

Je suis rentrée à Collioure le lendemain avec des yeux un peu piqués, mais sans regret. Cette première nuit m’a laissée plus humble que fière. Je referais le mouillage de Port-Vendres sans hésiter, mais pas dans la précipitation. Je ne repartirais pas avec une chaîne trop courte ni avec l’idée que le silence serait un trou noir.

Ce que j’ai retenu, c’est que le mouillage parle bas. Le calme vient par couches, et le sommeil suit après plusieurs réveils, quand le corps comprend que le bateau tient. Le silence dépend de l’orientation, du vent et de la houle, pas d’un grand vide autour de moi. Et ce glissement-là m’a apaisée plus que je ne l’aurais cru.

À Port-Vendres, quand la chaîne cessait de claquer et que la houle tombait, je savais seulement que le bateau était posé et que je pouvais enfin dormir. Ce soir-là, j’ai d’abord trouvé la nuit agressive. Le lendemain, j’ai surtout retenu la succession très nette des bruits, puis leur disparition. Et ça m’a suffi pour rentrer avec l’impression d’avoir appris quelque chose de concret sur la mer et sur moi.

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